Liszt, l'inventeur du pianiste-rock-star
Avant Franz Liszt (1811-1886), un musicien était au service de la noblesse ou de l'Église. Avec lui apparaît, dans les années 1830-40, une figure entièrement nouvelle : le virtuose-vedette qui remplit les salles, fait s'évanouir les femmes, déchaîne la presse et invente ses propres pièces sur scène. C'est la naissance du culte de la star musicale moderne. La presse de l'époque appelait ce phénomène « Lisztomania » — terme inventé par Heinrich Heine en 1844, soit un siècle avant la Beatlemania.
Les inventions techniques
Liszt a inventé ou systématisé de nombreuses techniques pianistiques que ses prédécesseurs n'utilisaient que sporadiquement :
- Doubles octaves rapides — passages de virtuosité spectaculaire
- Sauts d'octave à la main gauche sur de grandes distances
- Doubles tierces et doubles sixtes comme nouvelle base mélodique
- Trémolos étendus sur plusieurs octaves
- Glissandi, arpèges balayants, harmoniques sympathiques exploitées
- Croisements de mains spectaculaires
Le piano post-Liszt ne ressemble plus en rien au piano classique.
Cinq œuvres essentielles
Liebestraum No. 3 (1850)
Le « Rêve d'amour » est sa pièce la plus connue du grand public. À l'origine un lied sur un poème de Ferdinand Freiligrath, Liszt en a fait une transcription pour piano seul qui reste un sommet du romantisme tendre. La mélodie chante entre les deux mains pendant que les arpèges enveloppent le tout.
Sonate en si mineur (1853)
L'œuvre absolue de Liszt. 30 minutes en un seul mouvement (forme « cyclique »), avec 4-5 thèmes principaux qui se métamorphosent. Architecture comparable à un drame symphonique entier condensé. Pour pianistes virtuoses, le sommet du romantisme pianistique allemand.
La Campanella (1851)
Transcription pour piano d'un thème de Paganini, c'est l'étude de virtuosité la plus connue au monde. Octaves répétées, sauts d'octave en glissando, trilles en doubles tierces : tout y est. Réservée aux concertistes confirmés.
Rhapsodie hongroise No. 2 (1847)
La plus jouée des 19 Rhapsodies hongroises. Forme : un lassan (lent et mélancolique) suivi d'un friska (rapide et endiablé), évoquant les danses tziganes. Bourrée de cadences improvisées spectaculaires. Bugs Bunny en a fait une parodie restée célèbre.
Années de Pèlerinage (3 volumes, 1855-1882)
Cycle de 26 pièces en 3 livres : Suisse, Italie, dernière Italie. Inspirées des voyages de Liszt et de sa lecture de Dante, Pétrarque, Goethe. C'est un Liszt plus intime, plus profond que les pièces de bravoure. Au lac de Wallenstadt, Vallée d'Obermann, Les Jeux d'eau à la Villa d'Este sont des sommets de la poésie pianistique.
Sa fin : le compositeur d'avant-garde
À 70 ans, alors qu'il aurait pu vivre sur sa gloire de virtuose, Liszt a écrit des œuvres tardives radicales : Nuages gris, Bagatelle sans tonalité, La lugubre gondole. Ce sont déjà du Schoenberg avant Schoenberg — tonalité dissoute, atmosphères crépusculaires, anticipant l'atonalité de 40 ans.
L'héritage
Liszt a directement formé des centaines de pianistes dans ses classes gratuites de Weimar. Sa lignée pianistique (par d'Albert, von Sauer, Lamond…) court jusqu'à nos contemporains.
Mais surtout, il a inventé le concert moderne : récital solo (« recital » est un mot qu'il a inventé), pianiste face au public en profil, programme thématique, virtuosité spectaculaire. Sans Liszt, pas de Horowitz, pas de Lang Lang.
Par où commencer ?
Si vous découvrez Liszt :
- Liebestraum No. 3 (intermédiaire-avancé) — le tube
- Consolation No. 3 (intermédiaire) — la beauté pure, plus accessible
- Études d'exécution transcendante n°10 et n°11 (avancé) — la virtuosité
- Sonate en si mineur (très avancé) — pour les futurs concertistes
Liszt est exigeant. Mais une fois entré dans son univers, on n'en sort plus.
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