Prélude Op. 16 No. 1 en si majeur
Alexander Scriabin
Scriabine a vingt-trois ans quand paraît l'opus 16, et il n'a pas encore inventé la langue harmonique qui fera sa réputation. Ce qu'on entend ici, c'est un compositeur qui a beaucoup joué Chopin, qui l'admire sans réserve, et qui commence tout juste à tordre le modèle. Le prélude en si majeur ouvre le cahier. Andante, il repose sur un balancement continu de la main gauche, en arpèges larges, sur lequel la droite pose une mélodie longue et calme. La parenté avec les nocturnes est immédiate. Mais deux choses trahissent déjà Scriabine : les mains ne battent pas ensemble, ce qui donne à la ligne cette impression de flotter sans jamais se poser, et les enchaînements harmoniques glissent vers des régions inattendues, avec une prédilection pour les accords de neuvième qui deviendront sa signature. La pièce dure moins de deux minutes. Elle ne comporte aucune difficulté digitale au sens propre, et c'est précisément ce qui la rend délicate : tout repose sur la qualité du son, la conduite de la mélodie et la souplesse rythmique. Un prélude joué mécaniquement ne dit rien du tout. C'est une porte d'entrée idéale dans Scriabine pour qui trouve les sonates tardives inabordables.