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Histoire

Compositrices oubliées : Farrenc, Chaminade et Clara Schumann

L'histoire a longtemps invisibilisé les femmes compositrices. Pourtant, leurs œuvres pianistiques valent autant que celles de leurs contemporains masculins.

·6 min de lecture·Par Gaëtan R.
Illustration : Compositrices oubliées : Farrenc, Chaminade et Clara Schumann

L'invisibilisation historique

Quand on parle du XIXᵉ siècle pianistique, on cite immédiatement Chopin, Liszt, Schumann (Robert), Brahms. Rarement Clara Schumann. Jamais Louise Farrenc. Pas plus Cécile Chaminade.

Pourtant, ces compositrices étaient célèbres de leur vivant. C'est l'historiographie du XXᵉ siècle, écrite par des hommes pour des hommes, qui les a progressivement effacées. La redécouverte récente (depuis 1980 surtout) corrige cette injustice.

Voici trois pianistes-compositrices majeures qui méritent autant que leurs homologues masculins d'être jouées aujourd'hui.

Clara Schumann (1819-1896)

La pianiste

Clara Wieck, née à Leipzig, est l'une des plus grandes pianistes du XIXᵉ siècle, toutes générations confondues — homme ou femme. Elle a donné son premier concert public à 9 ans, et donné plus de 1300 concerts en 61 ans de carrière, à travers toute l'Europe et la Russie.

Liszt, Mendelssohn, Brahms, Wagner, Joachim — tous reconnaissaient son génie. Brahms en était amoureux toute sa vie.

La compositrice

Clara a composé 23 œuvres avec numéro d'opus entre 8 et 21 ans, principalement pour piano. Puis, après son mariage avec Robert Schumann (1840), elle a considérablement réduit sa production pour se consacrer à l'éducation de leurs 8 enfants et à la promotion de l'œuvre de Robert.

Une phrase tragique de son journal (1839) : « Une femme ne doit pas désirer composer — aucune ne l'a fait. Pourquoi serais-je l'exception ? ». Elle n'était pourtant absolument pas dépourvue de talent.

Œuvres pour piano

  • Quatre Pièces fugitives Op. 15 (1845)
  • Trois Romances Op. 11 (1840) — dédiées à Robert
  • Trois Romances Op. 21 (1855) — dernières œuvres importantes
  • Variations sur un thème de Robert Schumann Op. 20 (1854) — sommet artistique
  • Sonate en sol mineur (1841-42) — chef-d'œuvre méconnu
  • Concerto pour piano Op. 7 (1835) — composé à 14 ans !

Son style se situe entre Mendelssohn et Schumann : romantisme intime, élégance allemande, polyphonie maîtrisée.

Pour découvrir

La pianiste Susanne Grützmann (Naxos), Konstanze Eickhorst (CPO), ou Jozef De Beenhouwer ont enregistré des intégrales recommandées.

Louise Farrenc (1804-1875)

La parisienne oubliée

Née Louise Dumont à Paris, fille d'un sculpteur, elle entre au Conservatoire à 15 ans, étudie la composition avec Anton Reicha (le même qui forma Liszt et Berlioz). Elle épouse en 1821 le flûtiste Aristide Farrenc, lui aussi musicien et éditeur.

Elle devient professeur de piano au Conservatoire de Paris de 1842 à 1872 — seule femme à occuper ce poste de toute la durée du XIXᵉ siècle. Elle obtient même, après combat, le même salaire que ses collègues masculins (anomalie absolue à l'époque).

La compositrice

Farrenc a composé 49 œuvres avec opus, dont :

  • Trente études Op. 26 (1838) — sommet pédagogique, comparé aux Études de Czerny pour leur qualité
  • Variations brillantes Op. 17 sur un thème de Bellini
  • Air russe varié Op. 17
  • 3 symphonies (jouées par les sociétés de concert parisiennes)
  • 9 quatuors et quintettes
  • Mélodies, sonates

Son style : classico-romantique français, dans la lignée de Mendelssohn et Hummel, avec une virtuosité claire et une élégance parisienne.

Pour découvrir

L'enregistrement Konstanze Eickhorst (CPO) de ses Études Op. 26 est une belle porte d'entrée. L'Op. 26 No. 1 (en do majeur) est un excellent point d'entrée.

Cécile Chaminade (1857-1944)

La superstar du salon

Cécile Chaminade est née à Paris dans une famille bourgeoise musicienne. Bizet, ami de la famille, l'encourage. Elle débute en concert à 18 ans et devient rapidement l'une des compositrices les plus célèbres et joués au monde entre 1890 et 1920.

À son apogée :

  • 6 sociétés Chaminade existent aux États-Unis (clubs musicaux dédiés à son œuvre)
  • Ses partitions se vendent par millions mondialement (le marché du piano amateur explose)
  • Elle est décorée de la Légion d'Honneur en 1913 — première compositrice à recevoir cette distinction
  • La reine Victoria d'Angleterre est sa fan déclarée

La chute post-1920

Mais la modernité (Schoenberg, Stravinsky, Bartók) balaie ce style. Chaminade devient symbole du « salon démodé ». À sa mort en 1944, elle est totalement oubliée.

La renaissance vient des années 1990, quand les pianistes commencent à redécouvrir ses œuvres charmantes et techniquement bien écrites.

Œuvres marquantes

Style : post-romantisme français, proche de Massenet et Saint-Saëns. Pas révolutionnaire mais idiomatique, charmant, parfaitement écrit pour le piano.

Pourquoi (re)découvrir ces compositrices ?

Raison artistique

Ces œuvres sont réellement bonnes. Pas par sympathie féministe — par mérite musical pur. Beaucoup de pianistes amateurs trouvent l'Op. 26 No. 1 de Farrenc plus jouable qu'un Czerny équivalent, et l'Automne de Chaminade plus émouvant que beaucoup de salons fin-de-siècle masculins.

Raison historique

Elles font partie de notre patrimoine collectif. Les ignorer, c'est se priver d'un pan entier de l'histoire du piano.

Raison pédagogique

Les Études de Farrenc Op. 26 sont d'excellentes pièces intermédiaires-avancées. Beaucoup de professeurs les redécouvrent et les intègrent au cursus.

Raison sociale

Montrer aux jeunes pianistes filles qu'il y a une lignée, ce n'est pas anodin. C'est aider à briser le plafond de verre du conservatoire.

Et tant d'autres compositrices à découvrir

  • Hélène de Montgeroult (1764-1836) — la « première romantique » oubliée
  • Fanny Mendelssohn (1805-1847) — sœur de Felix, brillante mais étouffée par son frère
  • Amy Beach (1867-1944) — Américaine, post-romantique
  • Lili Boulanger (1893-1918) — première femme à gagner le Prix de Rome, morte à 24 ans
  • Mel Bonis (1858-1937) — française, redécouverte récente
  • Germaine Tailleferre (1892-1983) — membre du Groupe des Six
  • Sofia Goubaïdoulina (1931-2025) — moderne, contemporaine

Le répertoire pianistique féminin attend ses interprètes. Vous pouvez en faire partie.

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