
Le mythe
Glenn Gould (1932-1982) reste l'un des pianistes les plus discutés du XXᵉ siècle — adoré par les uns, détesté par les autres, mais jamais ignoré. Né à Toronto, mort à 50 ans seulement, il a laissé une discographie restreinte mais culte.
Son nom évoque immédiatement :
- Une version mythique des Variations Goldberg de Bach (1955)
- Un arrêt brutal des concerts publics en 1964, à 32 ans
- Une personnalité excentrique : il fredonnait en jouant, jouait assis très bas (chaise pliante de son père), portait des manteaux en plein été
- Une vision révolutionnaire de l'enregistrement comme art à part entière
Premier mythe : les Variations Goldberg de 1955
À 22 ans, Gould enregistre pour CBS Records une version des Variations Goldberg de Bach dont personne ne sait quoi faire. Le directeur du label hésite à publier — le tempo est trop rapide, l'articulation trop sèche, les ornements modifiés.
Le disque sort en 1956. Triomphe immédiat. Best-seller mondial du classique. Il révolutionne l'image qu'on avait de Bach au piano.
Pourquoi un tel choc ?
Avant Gould, on jouait Bach à la romantique : pédale abondante, rubato généreux, tempos modérés à lents. La tradition Wilhelm Kempff ou Edwin Fischer.
Gould fait l'inverse total :
- Pédale quasi absente (comme au clavecin)
- Articulation cristalline, chaque note séparée
- Tempos rapides — l'Aria et certaines variations défilent
- Voix polyphoniques parfaitement audibles, comme s'il y avait 3 ou 4 musiciens
- Aucune sentimentalité — Bach traité comme une architecture intellectuelle, pas comme une émotion
Effet : Bach apparaît soudain moderne, urgent, vivant — alors qu'on en avait fait un monument poussiéreux.
Deuxième mythe : l'abandon du concert
En 1964, à 32 ans, au sommet de sa carrière internationale, Gould arrête définitivement les concerts publics. Plus jamais une apparition sur scène, jusqu'à sa mort 18 ans plus tard.
Pourquoi ?
Gould le justifie ainsi (dans ses écrits et interviews) :
- Le public dérange l'œuvre : toux, applaudissements après les mouvements, attention flottante. La perfection est impossible en concert.
- L'enregistrement permet une précision absolue : on peut refaire un passage 50 fois, choisir la meilleure prise, monter, ajuster
- L'enregistrement ouvre l'œuvre à des millions d'auditeurs, plutôt qu'à quelques centaines de privilégiés
- L'enregistrement devient un objet d'art en soi, à étudier comme un livre
Cette position était révolutionnaire en 1964. Aujourd'hui, elle nous semble évidente — toute la musique populaire fonctionne ainsi (les groupes pop enregistrent en studio). Mais en classique, Gould fut un pionnier choquant.
Le studio comme atelier
Gould a inventé une nouvelle manière de produire un disque : il enregistrait son matin entier au studio canadien de la CBC, faisait des dizaines de prises par variation, montait soigneusement les meilleurs passages, parfois en juxtaposant 2-3 prises différentes dans une même variation.
C'est ce qu'il appelait « recreative art » — l'enregistrement comme reconstruction artistique de la performance idéale, et non simple captation d'un concert.
Troisième mythe : les excentricités
Gould multipliait les comportements étranges :
- Chaise pliante que son père lui avait fabriquée à 14 ans, qu'il a utilisée jusqu'à sa mort (chaise pourrissante, il fallait s'asseoir en équilibre dessus)
- Très basse hauteur au piano (yeux au niveau du clavier) — pour mieux entendre selon lui
- Fredonnement continu pendant le jeu (audible sur tous ses disques — gros sujet de débat des ingénieurs du son)
- Manteaux d'hiver en été (peur du froid permanente)
- Hypochondrie : il prenait quotidiennement 20-30 médicaments différents, certains se contredisant
- Vie nocturne : il vivait entre minuit et 6 h, dormait le jour
- Téléphone : il téléphonait des heures à ses amis, mais ne supportait pas les rencontres physiques
- Pas de famille : célibataire toute sa vie, peu d'amis intimes
Diagnostics rétrospectifs possibles (jamais confirmés de son vivant) :
- Syndrome d'Asperger
- Trouble bipolaire
- Trouble obsessionnel-compulsif
- Plusieurs en combinaison
Le génie réel : au-delà des mythes
Les excentricités ont parfois éclipsé le génie musical réel. Gould n'était pas excentrique POUR être excentrique. Sa différence venait d'une vision musicale révolutionnaire :
1. La polyphonie absolue
Gould fait entendre toutes les voix d'une fugue simultanément, sans hiérarchie artificielle. C'est techniquement extrêmement difficile.
2. La transparence sonore
Chacune de ses notes est détachable auditivement des autres — précision quasi-numérique avant l'invention du numérique.
3. La logique intellectuelle
Il ne jouait que ce qu'il comprenait analytiquement. Bach (sa passion), Schoenberg (qu'il jouait mieux que Schoenberg lui-même), certaines sonates de Beethoven, Brahms.
4. Le refus du romantisme
Gould détestait Mozart, Chopin, Schumann, Rachmaninoff — tout le romantisme. Il préférait Bach, les sériels, Sweelinck, Byrd. Vision esthétique radicale, contestable, mais cohérente.
Les 2 versions Goldberg : 1955 vs 1981
Le coup final de Gould : juste avant sa mort, il ré-enregistre les Variations Goldberg en 1981. Pourquoi ?
1955 (22 ans)
- Tempos rapides, énergie de jeunesse
- 38 minutes au total
- Approche extérieure, brillante
1981 (49 ans)
- Tempos lents, méditatifs
- 51 minutes au total
- Approche intériorisée, presque douloureuse
- L'Aria finale est jouée presque deux fois plus lentement
Les deux disques sont devenus des monuments. Aucun pianiste n'a osé ré-enregistrer Goldberg en deux versions aussi opposées de sa propre vie. Gould meurt 5 mois après la sortie du second enregistrement.
L'héritage
Gould a changé 3 choses :
- La façon dont on joue Bach au piano (école contrapuntique, peu de pédale)
- La place de l'enregistrement dans l'identité du musicien classique
- La liberté artistique : un pianiste peut refuser le système concert si ça le sert
Ses héritiers directs : Andras Schiff (Bach moderne), Murray Perahia (clarté contrapuntique), Víkingur Ólafsson (post-Goldberg moderne), Lang Lang dans une certaine mesure (refus de la convention).
L'écouter ?
- Variations Goldberg 1955 — pour comprendre le choc historique
- Variations Goldberg 1981 — pour ressentir la profondeur tardive
- Le Clavier bien tempéré, Livre I et II — l'intégrale Bach absolue
- Sonates de Beethoven (notamment Op. 109, 110, 111) — où Beethoven devient cosmique
Gould reste un mystère — peut-être le plus grand génie pianistique du XXᵉ siècle, ou peut-être un fascinant exemple d'obsession-créativité. À chaque auditeur de juger.
Partager cet article
Cet article vous a plu ?
Soyez le premier à donner votre avis
Vos réactions
Aucun commentaire
- Soyez le premier à réagir à cet article !