
Un pianiste qui a changé la musique populaire
Scott Joplin (1868-1917) est le nom qu'on associe d'abord au ragtime. Fils d'un ancien esclave, il grandit au Texas et apprend le piano presque seul, avant de recevoir les leçons d'un professeur allemand installé dans sa ville. Devenu pianiste itinérant dans le Missouri, il publie en 1899 un morceau qui va tout changer : le Maple Leaf Rag. Le succès est immense et durable, au point qu'on lui donne bientôt le surnom qui lui restera : le « roi du ragtime ».
Ce qui fait le ragtime
Le ragtime repose sur un contraste simple à décrire, plus difficile à tenir aux doigts. La main gauche marque un accompagnement régulier, presque une marche, qui alterne basses et accords sur un tempo stable. Par-dessus, la main droite joue une mélodie décalée, qui tombe souvent entre les temps : c'est la syncope, le moteur du style. Cette friction entre une pulsation carrée et une ligne qui bouscule l'appui donne au ragtime sa démarche chaloupée, à la fois dansante et malicieuse. Contrairement au jazz qui viendra ensuite, le ragtime s'écrit entièrement : rien n'est laissé à l'improvisation, tout figure sur la partition, note pour note.
Joplin tenait à une exécution soignée. Il inscrivait sur ses partitions une consigne restée célèbre : il ne faut jamais jouer le ragtime vite. Le morceau perd son balancement dès qu'on le précipite ; la clarté de la main gauche et le dessin de la main droite demandent au contraire de la retenue.
Deux morceaux pour commencer
Le Maple Leaf Rag reste la porte d'entrée historique, mais c'est aussi un vrai défi pour la main gauche. Beaucoup de pianistes préfèrent débuter par The Entertainer, paru en 1902, dont la mélodie est connue de presque tout le monde. Sa main droite bavarde se travaille lentement, phrase après phrase, avant d'assembler l'ensemble. Dans les deux cas, le secret tient dans l'indépendance des mains : la gauche doit tourner comme une horloge pendant que la droite respire.
Un compositeur ambitieux
Joplin ne se voyait pas seulement en amuseur de saloon. Il a cherché toute sa vie à hisser le ragtime au rang de musique de concert, et il a composé un opéra, Treemonisha, qu'il ne verra jamais monté de son vivant. Mort à New York en 1917, il tombe un temps dans l'oubli. Puis son œuvre revient en pleine lumière : un prix Pulitzer lui est décerné à titre posthume en 1976, et le cinéma remet The Entertainer sur toutes les lèvres quand le film L'Arnaque, en 1973, en fait son thème principal.
Jouer Joplin aujourd'hui
Toute la musique de Joplin appartient au domaine public, ce qui la rend libre à jouer et à partager. Pour l'aborder, on choisit un tempo modéré, on isole d'abord la main gauche jusqu'à ce qu'elle devienne un réflexe, puis on ajoute la main droite sans forcer. Le ragtime récompense la patience : bien posé, il roule presque tout seul. Pour explorer d'autres pièces libres de droits, la page de Scott Joplin rassemble ses partitions et de quoi prolonger l'écoute.
Le ragtime, en une définition
Le ragtime est un style de musique pour piano né aux États-Unis dans les années 1890, principalement dans les villes du Missouri, et créé par des musiciens afro-américains.
Son principe tient en une phrase : la main gauche marque une pulsation régulière, la main droite joue systématiquement à côté. Ce décalage porte un nom, la syncope, et c'est de lui que vient tout l'effet de balancement. Le terme ragtime signifie d'ailleurs à peu près « temps déchiré ».
Formellement, un rag ressemble à une marche : plusieurs sections de seize mesures, chacune reprise, qui s'enchaînent sans revenir au thème initial. On les désigne par des lettres, et un rag classique suit un schéma du type AABBACCDD.
Le ragtime est le premier style musical américain à s'être diffusé mondialement, et le point de départ direct de tout ce qui suivra : le stride, le jazz, le boogie-woogie.
Ragtime, jazz, stride : ne pas confondre
Ces trois mots reviennent souvent ensemble, et la distinction est nette.
Le ragtime est une musique entièrement écrite. Le pianiste joue les notes de la partition, sans improviser, et les croches se jouent égales. C'est le point que presque tout le monde rate : jouer un rag en swinguant est un contresens historique.
Le jazz repose au contraire sur l'improvisation, et ses croches sont inégales, « swinguées ». Il apparaît une vingtaine d'années après le ragtime.
Le stride est une évolution du ragtime, développée à New York dans les années 1920 par des pianistes comme James P. Johnson et Fats Waller. La main gauche y saute plus loin, plus vite, et l'improvisation y prend une place que le ragtime ne lui accordait pas.
Les rags à connaître
Au-delà du Maple Leaf Rag et de The Entertainer, quelques pièces méritent le détour :
- The Easy Winners (1901) — l'un des plus accessibles de Joplin, idéal pour commencer.
- Solace (1909) — une habanera plutôt qu'un rag, lente et mélancolique, la page la plus émouvante de son catalogue.
- Pine Apple Rag (1908) — souriant, mélodique, moins technique que le Maple Leaf.
- The Cascades (1904) — brillant, écrit pour l'Exposition universelle de Saint-Louis.
Joplin n'était pas seul : James Scott et Joseph Lamb forment avec lui le trio classique du genre, et leurs rags valent largement le détour.
Disparu, puis revenu par le cinéma
Le ragtime s'éteint vers 1920, balayé par le jazz. Joplin meurt en 1917 dans l'indifférence, après avoir consacré ses dernières années à un opéra, Treemonisha, que personne ne voulait monter.
Le style reste oublié pendant un demi-siècle. Puis, en 1973, le film L'Arnaque utilise The Entertainer comme thème principal, dans un arrangement de Marvin Hamlisch. Le disque se vend par millions, le morceau devient l'un des plus reconnaissables du siècle, et le ragtime revient en force.
Joplin reçoit un prix Pulitzer à titre posthume en 1976. Treemonisha est enfin monté intégralement en 1972, cinquante-cinq ans après sa mort.
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