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Histoire

Histoire du piano en 10 minutes : du clavecin à l'instrument moderne

De Bartolomeo Cristofori en 1700 aux pianos Yamaha contemporains : voici la formidable aventure de l'instrument qui a conquis le monde musical.

·7 min de lecture·Par Gaëtan R.
Illustration : Histoire du piano en 10 minutes : du clavecin à l'instrument moderne

Avant le piano : le règne du clavecin (XVIᵉ-XVIIᵉ siècles)

Avant 1700, le clavier dominant en Europe est le clavecin. Ses cordes ne sont pas frappées par un marteau, mais pincées par un plectre en plume d'oiseau ou en cuir. Conséquence : impossible de faire varier le volume d'une note à l'autre, indépendamment de la force avec laquelle on appuie sur la touche.

Ce que le clavecin gagne en clarté contrapuntique (cf. Bach), il le perd en expressivité dynamique. Les compositeurs en sont conscients — on cherche un instrument à clavier qui sache moduler son volume comme le ferait une voix humaine.

Le clavicorde (clavier sans marteau, à tangentes) le permet partiellement, mais son volume est si faible qu'il ne sort jamais du domaine domestique.

1700 : Bartolomeo Cristofori invente le pianoforte

C'est à Florence, vers 1700, que l'invention décisive a lieu. Bartolomeo Cristofori (1655-1731), facteur d'instruments à la cour des Médicis, met au point un instrument à cordes frappées par un marteau muni d'un mécanisme d'échappement qui permet au marteau de retomber immédiatement après avoir frappé la corde.

Il appelle son invention le « gravicembalo col piano e forte » — « clavecin avec doux et fort ». Vite raccourci en pianoforte, puis simplement piano.

Les 3 pianoforte de Cristofori encore conservés (musées de New York, Rome, Leipzig) sont reconnaissables : forme ressemblant à un clavecin, 4 octaves de tessiture, sonorité fine et délicate.

1720-1780 : adoption progressive en Europe

L'instrument met du temps à s'imposer. Bach y joue à la fin de sa vie (et n'aime pas), Haendel également avec scepticisme.

Mais Gottfried Silbermann (Allemagne, années 1730) perfectionne l'instrument. Frédéric II de Prusse en achète 15. Bach lui-même finit par apprécier en 1747 lors d'une visite à Postdam (la fameuse Offrande Musicale est composée pour l'occasion).

À partir de 1770, le pianoforte supplante progressivement le clavecin partout en Europe :

  • Mozart (1756-1791) compose entièrement pour pianoforte
  • Haydn (1732-1809) écrit ses dernières sonates pour pianoforte
  • Beethoven (1770-1827) ne joue presque que sur pianoforte

1780-1850 : la révolution Érard

Les manufactures se multiplient : Stein à Augsbourg, Walter à Vienne, Broadwood à Londres, Pleyel à Paris.

Mais c'est Sébastien Érard (1752-1831) qui invente vers 1821 le mécanisme révolutionnaire du double échappement : le marteau retombe à mi-course et peut être relancé immédiatement, sans attendre son retour complet. Conséquence : la vélocité devient possible — on peut jouer 5, 10 fois par seconde la même note.

C'est cette innovation qui rend possible :

  • La virtuosité lisztienne (octaves répétées, traits perlés)
  • Les trémolos rapides
  • La musique romantique moderne en général

Érard fournit Liszt, Mendelssohn, et tout le gratin parisien.

1850-1900 : l'âge d'or et l'industrialisation

Le piano devient l'instrument central de la classe moyenne européenne. On en fabrique des centaines de milliers par an.

Les manufactures phares :

  • Steinway & Sons (1853, New York) : invente la fonte en fer pour le cadre, permettant des tensions de cordes énormes et un son puissant
  • Bösendorfer (1828, Vienne) : pianos de luxe, ajout de l'octave grave (modèle Imperial 97 touches au lieu de 88)
  • Bechstein (1853, Berlin) : préféré par Wagner et Brahms
  • Yamaha (1887, Japon) : adoption massive au XXᵉ siècle

Le piano droit (vertical) apparaît vers 1830 — plus compact, plus économique. Il démocratise l'instrument dans les foyers bourgeois.

À la fin du XIXᵉ siècle, chaque famille bourgeoise européenne possède un piano. C'est l'équivalent de la télévision familiale du XXᵉ : un meuble central du salon, autour duquel on se rassemble.

1900-2000 : standardisation et concurrence

Le XXᵉ siècle voit la standardisation du piano moderne :

  • 88 touches (La₀ à Do₈) → norme universelle depuis ~1880
  • Cadre en fonte standard
  • Échappement double standard
  • 3 pédales : forte (sustain), sourdine (una corda), sostenuto (tonale)

Steinway s'impose comme la marque de référence du concert mondial — c'est celle qu'on retrouve dans 90 % des salles de concert et tous les conservatoires majeurs.

La concurrence allemande (Bechstein, Bösendorfer) et japonaise (Yamaha à partir des années 1960) progresse mais Steinway reste l'étalon-or.

1980-aujourd'hui : la révolution numérique

Dans les années 1980 apparaissent les pianos numériques : pas de cordes, pas de marteaux, mais un clavier électronique qui simule un piano via des échantillons sonores (samples).

Avantages :

  • Pas d'accordage nécessaire
  • Volume réglable, jouable au casque
  • Multiples timbres (piano, orgue, clavecin…)
  • Prix abordable (300 € à 5000 € selon gamme)
  • Compact (poids, taille)

Les meilleurs numériques d'aujourd'hui (Kawai Novus NV10, Yamaha AvantGrand, Roland LX-9) se rapprochent du toucher acoustique au point de tromper de nombreux pianistes professionnels en aveugle.

Et demain ?

Le piano connaît une renaissance paradoxale au XXIᵉ siècle :

  • Vente de pianos numériques en hausse continue (la maison-piano démocratisée)
  • Concert classique en crise (vieillissement du public) mais nouvelles audiences via YouTube et streaming
  • Compositeurs vivants (Ludovico Einaudi, Yann Tiersen, Hauschka) explorent de nouvelles voies
  • Prepared piano (objets sur les cordes — héritage Cage)
  • Piano hybride acoustique/numérique

L'instrument que Cristofori a inventé en 1700 a 325 ans. Il continue d'évoluer et de fasciner. C'est probablement le plus bel héritage instrumental que le XVIIIᵉ siècle nous ait légué.

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