L'Ancien Testament du pianiste
Hans von Bülow appelait les sonates de Beethoven le « Nouveau Testament » du pianiste ; le Clavier bien tempéré de Johann Sebastian Bach, c'est l'Ancien Testament. Tout pianiste sérieux y reviendra toute sa vie.
Qu'est-ce que c'est exactement ?
Le Clavier bien tempéré (en allemand : Das wohltemperierte Klavier, abrégé WTC pour Well-Tempered Clavier) est un recueil de deux livres, chacun contenant 24 préludes et fugues :
- Livre I (BWV 846-869) : composé en 1722
- Livre II (BWV 870-893) : composé environ 20 ans plus tard, en 1742
Soit 48 paires « prélude + fugue » au total. Chaque paire est dans une tonalité différente : on parcourt tout le cycle des quintes, en alternant majeur et mineur :
Do majeur, do mineur, ut♯ majeur, ut♯ mineur, ré majeur, ré mineur…
…jusqu'à boucler les 24 tonalités possibles dans chaque livre.
Pourquoi « bien tempéré » ?
Au temps de Bach, chaque tonalité sonnait différemment sur les claviers, à cause de l'accord (tempérament) en usage. Certaines tonalités étaient « propres », d'autres atrocement dissonantes. Conséquence : les compositeurs évitaient les tonalités extrêmes (fa♯ majeur, ut♯ mineur…).
Bach démontre qu'en accordant intelligemment l'instrument (un tempérament dit « bien tempéré » — pas exactement le tempérament égal moderne, mais s'en approchant), on peut jouer dans toutes les tonalités. Le WTC est à la fois un manifeste théorique et une encyclopédie musicale.
La structure : prélude + fugue
Chaque paire suit le même schéma :
Le prélude
Pièce libre dans sa forme : étude technique, danse, méditation, fantaisie improvisée… Bach ne se répète jamais. Certains préludes sont des monuments en quelques minutes :
- Prélude en Do majeur (BWV 846) : suite d'arpèges hypnotiques — Gounod en a tiré son Ave Maria. Le plus joué de tous.
- Prélude en mi bémol mineur (BWV 853) : sublime, presque romantique
- Prélude en si bémol majeur (BWV 866) : virtuose, contrasté
La fugue
Composition contrapuntique stricte où un sujet (thème principal) est imité successivement par 2, 3, 4 ou 5 voix selon des règles précises de transposition (à la dominante, à l'octave, etc.). Bach pousse l'art de la fugue à un niveau jamais atteint avant ou après lui — chaque fugue est une architecture parfaite.
Pourquoi le travailler ?
Le Clavier bien tempéré est l'école absolue :
- Indépendance des voix : jouer 3 ou 4 lignes mélodiques simultanées sur 10 doigts, chacune avec sa propre dynamique et son propre phrasé
- Polyphonie mentale : entendre toutes les voix en même temps, pas juste la mélodie supérieure
- Précision rythmique absolue
- Compréhension harmonique : les enchaînements de Bach contiennent toute la théorie de l'harmonie classique
- Toucher : Bach exige une netteté de toucher, une clarté contrapuntique qui prépare à tous les autres répertoires
Mozart, Beethoven, Chopin, Schumann, Brahms, Debussy, Bartók… tous ont étudié et joué le WTC. C'est la matrice du clavier européen.
Par où commencer ?
Niveau intermédiaire
- Prélude en Do majeur (BWV 846) — accessible, magnifique
- Prélude en ré mineur (BWV 851) — court, expressif
- Prélude en mi mineur (BWV 855) — méditatif
Niveau confirmé
- Prélude et Fugue en ut♯ mineur (BWV 849) — Fugue à 5 voix, sommet absolu
- Prélude et Fugue en si mineur (BWV 869) — clôt le Livre I
- Prélude et Fugue en mi majeur (BWV 878) — Livre II
Conseils d'interprétation
Quatre principes pour aborder Bach :
- Pas de pédale, ou très peu — la clarté contrapuntique exige la sobriété
- Articulez chaque voix différemment : un thème legato, un autre staccato
- Tempi modérés : Bach n'a presque jamais indiqué de tempo. Mieux vaut un peu trop lent et clair que trop rapide et brouillé
- Édition Henle (ou Bärenreiter) — laisse le pianiste libre, sans surinterprétation romantique des éditeurs du XIXᵉ siècle
Travailler le WTC est un projet de toute une vie. Vous n'en ferez jamais le tour. C'est bien le sens du chef-d'œuvre.
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